Chapitre 1
La Roche sur Yon, Place Napoléon
Lundi 2 septembre 1943, 9h00.
Voilà. Je suis seul. La rue Pétain est encore calme. Presque trop. D’ici une semaine, il faudrait que tout soit prêt, que je sois à nouveau prêt. Etre prudent, s’efforcer de l’être en toutes circonstances et feindre l’indifférence en profitant du décor. La statue de l’Empereur à laquelle l’occupant n’a pas encore touché, quelques timides promeneurs, une traction arrière noire à proximité de l’Ecole Saint-Louis.
Combien de temps la situation restera-t-elle aussi critique ? Le douze août dernier résonne toujours aussi sombrement dans mon esprit. Le jour où mes camarades se sont faits prendre. Où se trouvent-ils ? Quel sort ont-ils subi ? Dire qu’un jour ce sera probablement mon tour. Mais, il est hors de question de faire machine arrière. Ne pas faiblir et continuer la lutte.
J’achève la traversée de la place en passant à proximité du kiosque impérial afin de m’engager vers la rue Paul Doumer. Mon pas se ralentit malgré moi à la vue de ce sinistre drapeau à croix gammée qui flotte honteusement sur l’hôtel de ville.
Soudain, à quelque pas de là, dans mon dos, un bruit sourd me fige. Ma respiration s’accélère. Dans ces cas-là, on ne sait jamais que faire à temps. Dois-je me retourner, attendre, fuir ? Mon jour est-il arrivé ? Trop tard pour les réponses à mes questions. On m’agrippe. Deux hommes me ceinturent. Pas difficile de les identifier. Le costume sombre, la mine inexpressive. Inutile d’ajouter la traction arrière noire qui m’attend ainsi que le brassard à l’épaule gauche pour ne pas reconnaître la terrible Gestapo. Immédiatement, ils me menottent, me poussent violemment sur la banquette arrière, un homme de chaque côté pour éviter toute tentative d’évasion. Ce n’est pas la peine, messieurs, je ne comptais pas fuir.
Je ne peux et ne veux qu’une chose : me taire. Me taire pour protéger le réseau. C’est la consigne. Tenir le plus longtemps possible, au moins le temps de laisser aux camarades la possibilité d’échapper aux tentacules du Monstre. Les portières claquent comme un coup de tonnerre sur mon dernier espoir.
Mon cœur bat et soulève imperceptiblement à chaque nouvelle pulsation le papier qui se trouve dans la poche supérieure de ma veste. Le plan du site du prochain atterrissage d’armes et les nouveaux alexandrins ! Quelle négligence ! Ne jamais écrire, je le sais bien pourtant. Toujours faire confiance à sa mémoire. La mienne me joue des tours… Il ne faut pas qu’ils se les procurent. Ont-ils déjà fait le lien avec “ Faut-il se réveiller au souffle du printemps ? ”, notre dernier code ? Malgré mes menottes, je saisis la fine feuille, la roule en boule et la porte à ma bouche tout en toussotant. Mes passagers semblent m’ignorer. Ils profitent du paysage que je connais aussi bien qu’eux. Les rues Joffre et Foch, puis le boulevard d’Angleterre jusqu’à cette grande bâtisse grisâtre : la Maison d’Arrêt.
Comme prévenues de notre arrivée, les deux lourdes portes s’ouvrent. On m’emmène de suite dans une cellule étroite et faiblement éclairée. Quatre hommes sont là, un sourire macabre aux lèvres dans l’attente du plaisir que va leur procurer ma prochaine souffrance.
Ils peuvent essayer … tenter. Ils ne perdent rien après tout. Mis à part perdre du temps. Pas question de parler. Me taire. Je ne parlerai pas. Je ne parlerai pas. Je ne parlerai pas.
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